ENTRETIEN AVEC SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR ANSELME TITIAMA SANOU
Réalisé en Novembre 2008 à l’archevêché de Bobo-Dioulasso
Durée/2h
Ce texte est juste une partie de l’interview réalisée auprès de son excellence Monseigneur A.T.S. L’autre partie sera présentée ultérieurement.
Irène TAPSOBA : Merci de m’accorder une partie de votre temps pour cette interview. Pouvez-vous parler un peu de vous ? Qui est Monseigneur Anselme Titiama SANON ?
Monseigneur Anselme Titiama SANON : Merci à vous aussi pour la visite et je dirai l’intérêt, parce que certainement entre votre âge et le mien il y a un abîme. Je suis Anselme Titiama SANON. Anselme parce qu’en 1948 j’ai été bâptisé à l’école primaire. Titiama, il faut ajouter Zezouma, car je suis né un certain vendredi de septembre 1937, SANON est presqu’un nom donné à ceux qui sont du canton des SANON. Je suis né à BoBo, vous êtes sociologue et vous savez que le soir le soleil donne sur le minaret si bien que l’ombre est pratiquement sur ma case ancestrale. A propos de mon prénom Titiama, vous savez dans la tradition on porte plusieurs prénoms. Mes grand- parents à ma naissance se sont entendus pour me donner le prénom Titiama qui signifie une devise, une prière, celui qui est pour la vérité. En Dioula Tiin c’est la vérité etc.
En 1943, mon grand-père, conseillé par un de ses enfants, Abel qui s’était frotté aux missionnaires, a accepté me mettre à l’école des missionnaires à Tounouma. C’était encore le début des écoles primaires catholiques et certains de mes compagnons et moi avions été envoyés à DANO dans le Ioba. Je dis toujours avec fierté que c’est à Gaoua que j’ai passé mon entrée en 6e et mon certificat en 1948. Ensuite on était au petit séminaire de Nasso et au grand séminaire de koumi.
Notre génération est un peu celle des années 1956. Les indépendances se préparaient, nous étions la première génération à passer le bac à Ouagadougou, mais les copies étaient corrigées en France. Souvent je dis que je suis un peu à la frontière entre la religion traditionnelle dont je suis issu et même jusqu’à présent j’ai mon mot à dire dans les affaires traditionnelles. J’ai passé une bonne partie de mon enfance à l’ombre de la mosquée et beaucoup de mes camarades y sont de nos jours, le temple protestant aussi n’était pas loin. Autour de la mosquée il y avait les habitats des yoruba, des haoussa, des wobins, j’ai leurs masques ici. J’ai grandi un peu dans ce milieu et je m’en sens partie prenante.
I.T : Vous dites que vous avez des parents et amis musulmans, protestants. J’aurai appris aussi que vous valorisez la culture traditionnelle, d’aucuns disent que vous êtes un homme de culture. Que pensez vous de l’animisme?
A.T.S : Je disais à une religieuse de Guinée que c’est en 1955 que j’ai fait mon entrée dans l’ethno linguistique. A l’université de Dakar, j’ai travaillé comme enquêteur au compte d’un de mes professeurs Mr. Fan. Il en était tellement satisfait qu’il me dit que j’étais très doué. Ce qui m’encouragea à faire des investigations et une description linguistique des Bobo mandarin. J’ai continué avec une traduction personnelle de la bible au séminaire, ensuite j’intervenais toujours dans des exercices sur l’aspect ethnolinguistique. La langue ne dit pas tout mais elle porte beaucoup de choses. En effet, petit à petit (je ne sais pas si vous avez lu un de mes textes) je me suis rendu compte de l’importance de la dimension économique ce qui est très prégnant, la dimension politique (l’organisation de la société), la dimension culturelle c’est-à- dire le panier qui est tressé par tout cet ensemble dont la dimension cultuelle, le rite. En prenant un peu l’histoire des mots, je me suis dit que l’animisme n’est pas propre aux africains. C’est une conception presque ontologique et j’ai fait un article là-dessus qu’on m’a interdit de publier. Les sacrements peuvent se comprendre d’une façon animiste. Ou encore les écrits des années 1956-1960, surtout en Afrique centrale, le vitalisme, le fétichisme. Alors mon 1er travail a été d’abattre ces concepts pour enfin dire qu’ils n’expriment pas la religion de mes ancêtres et c’est en 1964 que l’ensemble des chercheurs de l’Afrique, suite à une rencontre à Cotonou ou à Bouaké, je ne m’en souviens pas trop, ont dit qu’il y a une religion traditionnelle africaine. Quand j’enseignais, je suis parti de cette nouvelle conception avec mes étudiants et figurez-vous que c’est seulement en 1994 que l’église catholique a entériné l’existence de la religion traditionnelle. Même les sociologues au canada (j’y étais il n’y a pas longtemps car un de mes prêtres étudie présentement là-bas) emploient toujours ce terme (animisme) qui est dépassé à mon avis.
I.T : Pourquoi emploie-t-on le terme animisme alors? Y a t il une différence entre animisme et religion traditionnelle ?
A.T.S : Objet inanimé, avez vous donc une âme, ce n’est pas un africain qui a prononcé ça, c’est la renaissance française. Effectivement quand on fait attention à un être, dans l’ontologie, il y a l’être de l’étang mais à l’intérieur il y a une espèce d’animation, une espèce de une vie qui n’est pas à l’étape intelligente. Par exemple dans le parc réserve du Kenya à un certain moment, les gens se rendaient compte que les zébus mourraient et après de nombreuses recherches, ils ont constaté que ces animaux broutaient de l’herbe vénéneuse. La science a révélé plus tard que quand les zébus broutaient à 100 km plus loin, il y a une espèce de venin qui contaminait les arbres en hauteur. C’est comme si à partir de cette distance il y avait une âme vivante et qu’il y avait un danger à éviter. Dans toutes les conceptions il y a un aspect de l’ontologie première. Il y a un aspect d’être animé, cette animation est soit vivante, vitale mais ce sont des catégories qu’on peut utiliser ou laisser tomber. C’est une religion qui nous relie soit au fondamental, soit à l’essentiel, parfois je dis, ce qui nous prend en longueur, en largeur, en profondeur et en hauteur, toute la dimension de l’être, la relation avec Dieu, l’absolu, le cosmos, l’autre être, avec nous même.
I.T : Un être absolu est-ce un être surnaturel ?
M.A.T.S : Nous sommes aussi piégés par la pensée occidentale qui fait allusion au naturel et au surnaturel. Quand j’ai terminé ma formation en théologie, j’ai mis une croix sur ces termes. Vous avez la nature qui a une forme animale ou végétale, la nature intellectuelle, mystique. La pensée occidentale montre qu’il faut les deux alors qu’en réalité on n’en a pas besoin. Vous avez l’aspect humain des choses et dans l’humain il y a des étages pour atteindre le mystique. Pour moi c’est la relation avec la nature qui fait le nœud. Il y a 2 roues d’inégales grandeurs. Une pensée rationnelle ne peut pas admettre qu’il y ait une disproportion. La dimension de l’être et vous venez de le dire c’est le surnaturel, le naturel, le spirituel, le mystique. Il y a tout un combat, voire un débat d’école autour de ces termes.
I.T : Cela m’interpelle sur l’existence de dieu, comment concrétisez vous Dieu de façon naturelle ?
M.A.T.S : Quand on parle comme cela, ce n’est pas toujours facile de clarifier les choses. Je parle en terme de relation, pas dans le sens des nouveaux philosophes. Vous êtes là, je suis là, quelque chose se crée n’est-ce pas ? Quand une noix de karité est coincée entre deux cailloux, on dira certainement la pauvre, alors que c’est peut-être sa chance parce qu’à peine aura-t-elle gonflé que ceux-ci (cailloux) l’aideront à sortir de sa coque. C’est la même chose pour les graines de néré qui sont exploitées par l’être humain.
Etre c’est être doué de présence. Là où je suis présent c’est là où je suis. Je peux être ici corporellement et être ailleurs dans mon être profond. Et nos ancêtres disaient que c’est par leurs noms que les esprits se lèvent et viennent. Si j’appelle le diable, il viendra. C’est pareil pour les arcs et les arcs anges. L’esprit est un être doué d’intelligence et qui a la capacité de prise en soi. Ce n’est pas souvent que je rencontre des personnes féminines, alors l’appel se fait à ce niveau d’intelligence et de compréhension. Qu’est-ce que c’est que Dieu? Pour s’en tenir à ma vision traditionnelle, c’est celui qui est et que nous sommes. C’est parce qu’il est que je suis. Vous êtes grande mais on peut concevoir plus grande que vous.
I.T : Dans certains pays on pratique le vaudou qui est une autre forme de religion. Que pensez-vous de cette religion?
M.A.T.S : Au fait ce sont les religions du sud, ce sont les confréries et les mystiques. J’avais vu des couvents au Togo et ensuite au Bénin et là c’était les temples à Ouidah, les serpents sacrés, j’ai été ensuite à Savy comme sociologue, et là-bas j’ai trouvé les restes des canons que les portugais avaient tirés pour conquérir le royaume de Savy qui n’est pas loin de Ouidah. Et puis ils ont construit leur fort a Ouidah et les gens de savy ont finalement approuvé que ces portugais étaient plus forts qu’eux parce qu’il y avait des signes extérieurs. L’organisation de la religion est comme une démocratie à l’image de celle des grecs, des américains, des socialistes. C’est comme les romains, ils n’étaient pas religieux mais ils avaient la piété, c’était comme une dévotion à leurs ancêtres. Ces traditions sont des systèmes conventuels, on met les gens en couvent et c’est un peu le centre de la vie religieuse. Le rituel c’est le taux de la vie religieuse. Celui qui est le vaudou c’est toute sa vie qui est dedans, comme à l’initiation dans ma tradition, le Do. A l’initiation chrétienne également nous sommes pris complètement.
I.T : Quelle est l’origine de cette croyance ?
M.A.T.S : Chaque fois que j’ai affaire aux Yoruba, aux togolais ou aux béninois, je me demande ce qu’est le fa. C’est difficile à expliquer. Est-ce un esprit, une puissance, la relation même du culte vaudou. Est-ce qu’il faut démythiser le fa? On arrive à un résiduel qui limite la conception de nos mots.
I.T : Le fa est-il aussi une pratique ?
M.A.T.S : Je vous aurai fait rencontrer Abbé Barthélémy s’il était là. Faut-il démystifier le fa ? C’est là la limite des concepts. Dans la tradition initiatique à laquelle j’appartiens, jusque là personne n’est monté aux cieux et revenir par expérience, donc il faut se référer aux personnes médiateurs. Ces derniers vont nous dire ce qu’il faut faire. Je crois que la religion est une relation, le non disible de ce qui est. On parle de choses sacrées à vénérer. On sait que notre vocabulaire ne peut pas tout traduire et pourtant il faut dire quelque chose et c’est ça l’expérience spirituelle. Cette approche que l’homme fait pour traduire le non disible, il ne pourra le faire s’il n’était pas doué d’intelligence. La religion révèle et une révélation est ce qui se dit. A ce propos, c’est le jour et la nuit entre le coran et la bible. Selon le coran, Dieu se crée, se dicte. Par contre, selon la bible, Dieu se dit, c’est à vous de la réinterpréter.
I.T : Que pensez-vous des sectes ?
M.A.T.S : On constate depuis une vingtaine d’années qu’il naît toutes les minutes dix sectes et il en meurt autant. Aujourd’hui, on peut dire que cet éparpillement de l’essentiel se fait d’une façon atomique. C’est le désarroi vécu par certaines personnes et sociétés, à un moment tragique de l’histoire humaine. Avant d’arriver aux sectes, on est parvenu à la conclusion selon laquelle on pense de façon sectorielle, en action sectorielle. Au niveau politique il y a ces mêmes effritements. Depuis février, on assiste à un effritement économique, culturel etc. Qu’est-ce qui explique quand la société n’a plus ses repères? En libéralisme économique on fixe le prix par subjectivisme. Au point de vue religieux c’est la même chose. St Augustin disait que c’est une partie de ver corrupteur qui rentre dans le fruit. On disait que les sectes étaient un phénomène des pays sous-développés. Pourtant, depuis le 3es, il y avait ces effritements, ce qui a permis au christianisme de s’effriter en sectes.
I.T : Voulez-vous dire que le christianisme était une secte ?
M.A.T.S : Oui oui oui, déjà dans l’évangile de Mathieu on disait ce sectateur là, il sera mort et ressuscitera par la suite. Tout n’est pas faux dans ce qu’une secte apporte et c’est une dimension qu’on oublie souvent. Je vais vous raconter l’expérience de ma cousine. Elle n’allait plus à l’église et quand je lui posai la question, elle me dit qu’elle fréquentait une secte où elle trouvait son compte parce que les gens y étaient solidaires. Je lui dis que c’est parce qu’ils n’étaient pas nombreux, ils étaient une vingtaine. Vous savez, avant les missionnaires rendaient visite aux chrétiens mais aussi aux chefs de concessions pour encourager les catéchumènes, aujourd’hui, ils ne peuvent plus prétendre à ça. Quelques temps après, ma cousine a quitté la secte. Si je lui avait dit de ne pas y aller, elle n’allait pas me comprendre. A Yopugon en Côte d’Ivoire, il y a un bouillonnement de culture sectaire. Il y a les grands courants comme le kibankisme qui est une religion africaine qui s’inspire aussi de la bible. Au Nigéria, le Arisme est aussi un grand courant à la fois traditionnel et biblique.
A suivre, féminisme, homosexualité, mendicité, vie chère, excision, sida et religion.





